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Dilemme d’État : Quoi dire de commun à Boma et à Goma ?

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Par la Professeure Madeleine Mbongo Mpasi

Lors de la 74ᵉ réunion du Conseil des ministres du 31 janvier 2025, le Gouvernement s’est plaint… de sa propre communication. L’aveu a pu prêter à sourire. Pourtant, il aurait pu — et dû — ouvrir un débat d’une tout autre hauteur, dépassant largement la simple appréciation de la qualité des comptes rendus, des communiqués, des briefings, des tweets des attachés de presse ou encore des déclarations officielles.

C’est à cette controverse, passée presque inaperçue, que la présente chronique est consacrée.

1. Une curieuse inversion des rôles

Georges Clémenceau (1841-1929) affirmait que « gouverner, c’est paraître ».
Émile de Girardin (1802-1881), journaliste et fondateur de La Presse, soutenait quant à lui que « gouverner, c’est prévoir ».

Or, les rôles semblent ici inversés :
• l’acteur politique a privilégié la façade,
• tandis que le journaliste se préoccupait des horizons lointains.

La 74ᵉ réunion du Conseil des ministres a révélé l’existence d’une communication institutionnelle désordonnée au sein de l’État. Les mots ont été lâchés sans détour : improvisation, cacophonie. Et la conclusion du compte rendu fut sans appel :
« Cela doit cesser. »

Pourtant, à la lecture des mesures correctives proposées, une interprétation a contrario s’impose :
• le Gouvernement s’est montré trop visible,
• mais insuffisamment prévoyant dans sa communication.

Dans les deux cas, un élément essentiel a été ignoré : le récepteur.
Celui-ci a été implicitement considéré comme passif, amorphe, indifférent. C’est une erreur fondamentale.

Depuis l’émergence, dans les années 1930, de l’école de Columbia, les théoriciens de la communication s’accordent sur un principe central formulé par Lee Thayer :

« Le récepteur est, de facto, co-créateur du message. »

Autrement dit, toute communication efficace suppose, en amont, une connaissance approfondie du public cible, de son imaginaire, de ses attentes et du vecteur de transmission — le griot moderne.

Ignorer cette séquentialité conduit à un risque majeur : l’autisme communicationnel, où l’on n’entend plus que sa propre voix.

2. Leçon comparative : le cas américain

Certes, comparaison n’est pas raison. Mais un détour par la pratique américaine permet de mieux cerner les enjeux de la parole institutionnelle.

Prenons l’exemple de Karine Jean-Pierre, porte-parole de la Maison Blanche sous Joe Biden et Kamala Harris, et de Karoline Leavitt, qui lui a succédé sous Donald Trump.

Toutes deux sont des femmes. Toutes deux incarnent leur époque.
Mais chacune s’inscrit dans une matrice idéologique distincte.

Karine Jean-Pierre, fille d’immigrés haïtiens, s’est imposée dans un contexte marqué par l’héritage politique et symbolique de Barack Obama. Elle incarne une Amérique plurielle, inclusive, assumant sans détour son homosexualité et affirmant :

« J’étais l’une des nombreuses personnes LGBT. »

Karoline Leavitt, quant à elle, est l’expression politique de la Génération Z, celle des digital natives, pour qui l’innovation n’a ni mode d’emploi ni frontière. L’erreur y est perçue comme une ressource heuristique, dans ce que les communicologues appellent le paradigme de l’hypertextualité.

Cette logique explique des postures jugées iconoclastes, telle que la volonté de Donald Trump de revendiquer le Groenland. Les sondages montrent une opinion américaine divisée, mais surtout marquée par une zone grise d’indifférence, où 52 % des citoyens se disent « un peu favorables » à cette option.

C’est précisément cette ambiguïté qui nourrit l’audace politique : dans la culture de la Génération Z, le feedback, même négatif, sert à se réorienter, non à renoncer.

3. Boma et Goma : un même État, un même récepteur

De la même manière, en RDC, il serait illusoire de penser que les messages institutionnels du Gouvernement sont reçus de façon identique à Boma et à Goma. Les contextes diffèrent. Les réalités aussi.

Pourtant, l’État doit continuer à s’adresser à la Nation comme à un tout indivisible.
Car, au fond, les attentes des Congolais demeurent les mêmes.

La preuve est éloquente :
• même à Goma, le drapeau national flotte,
• l’hymne est chanté,
• la Constitution est invoquée.

Deux faits récents confirment l’existence d’un consommateur unique de la communication institutionnelle :
1. l’organisation de l’Examen d’État sur toute l’étendue du territoire,
2. le paiement des fonctionnaires dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, malgré l’occupation rebelle.

Les partisans de la balkanisation n’y croyaient pas. Et pourtant.

Cela démontre que, malgré la guerre et les fractures politiques, l’unité symbolique du récepteur congolais persiste.

 

Conclusion

Le défi reste entier.
Il incombe désormais au savant inventeur de la communication institutionnelle congolaise de relever un double pari :
• identifier l’identité collective réelle du consommateur congolais,
• concevoir une interactivité intelligente entre l’État et ce public unique.

L’espoir, en tout cas, n’est nullement interdit.

MMM

 

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